Situation en Bosnie-Herzegovine
Point 42 de l'Ordre du Jour
Déclaration de l'Ambassadeur André Erdős,
Représentant Permanent de la République de Hongrie

New York, le 15 décembre 1999

 

M. le Président,

Nous avons, dans cette enceinte, l'habitude de commencer nos interventions par l'expression de nos remerciements au Secrétaire général pour les rapports qu'il nous présente sous les divers points de l'ordre du jour. Mais s'il y a un rapport dont il faut remercier le Secrétaire général, c'est bien celui que M. Kofi Annan vient de nous présenter sur la chute de Srebrenica, en application d'une résolution antérieure de l'Assemblée générale. Il est vrai qu'il a fallu attendre plusieurs années avant qu'un document officiel de l'ONU en relate les événements et ce avec une franchise inégalée dans toute l'histoire de l'ONU. J'y suis extrêmement sensible, car, en tant que représentant de mon pays, j'ai eu le privilège et aussi le triste devoir de siéger au Conseil de sécurité pendant les années brutales de 1992-93, participer aux discussions quotidiennes sur la tragédie de la Bosnie, prendre part au mois d'avril 1993 à la mission du Conseil en Bosnie et visiter Srebrenica déjà encerclée.

En fait, la substance du rapport et la plupart des faits qui y sont présentés sont déjà connus depuis plusieurs années. Ce qui rend toute sa crédibilité et sa signification au récit de l'histoire dramatique de cette enclave de Bosnie Orientale, c'est précisément la contribution personnelle du Secrétaire général à cette question, sous forme d'un rapport officiel volumineux. A vrai dire, pendant mes longues années à l'ONU, j'ai eu à faire à un grand nombre de rapports émanant du 38ème étage, mais c'est la première fois que je me sens touché par l'ouverture d'esprit, l'absence de complaisance et l'approche critique qu'on y trouve. En le lisant, j'ai éprouvé les mêmes sentiments, les mêmes angoisses, les mêmes tourments, les mêmes frustrations, j'ai retrouvé les mêmes questions déchirantes qui avaient hanté la délégation de la Hongrie au Conseil de sécurité et qui continuent à me hanter depuis: à savoir, pourquoi, devant le cauchemar qui s'est abattu sur l'ex-Yougoslavie et en connaissance des actes de barbarie et d'atrocités commis, la communauté internationale n'avait pas réagi, n'était pas intervenue plus tôt, à temps, avec des moyens appropriés et avec la volonté politique nécessaire.

M. le Président,

Je dis tout cela, et vous m'excuserez de ces détours personnels, car je n'étais pas uniquement un participant aux délibérations du Conseil de sécurité pendant cette période éprouvante, mais aussi le ressortissant d'un pays de l'Europe Centrale, d'un pays qui se trouvait très près du théâtre de ces événements. Je dois vous avouer que je n'aurais jamais pensé, en toute connaissance de l'histoire du vieux continent au 20ème siècle, que de tels faits horribles puissent avoir lieu vers la fin de ce siècle dans le voisinage immédiat de mon pays. Découverte amère qui m'a rendu plus humble que je ne l'étais avant quant à la solidité et la fiabilité de notre civilisation contemporaine, et qui me fait dire aujourd'hui que l'humanité a encore un long chemin à parcourir avant qu'elle puisse franchir le point de non-retour pour ce qui est du respect des valeurs fondamentales qui sont à la base de l'existence du genre humain.

Survenant au lendemain de l'écroulement du système bipolaire, le conflit sur le territoire de l'ancienne Yougoslavie avait confronté le monde à une crise sanglante et extrêmement complexe dont le traitement par l'organisation mondiale - et, il faut le dire, pendant très longtemps par d'autres organisations et institutions régionales - s'est avéré être un échec cuisant. L'extrême aversion d'affrontement direct avec les Serbes, l'impasse que représentait le plus petit dénominateur commun au sein du Conseil de sécurité, l'absence d'une véritable volonté politique de prendre des mesures qui s'imposaient au fur et à mesure que les combats s'étendaient et les atrocités se perpétraient, l'accumulation au Conseil des résolutions et des déclarations présidentielles restées pratiquement sans effet et transformant cet organe de première importance de l'ONU en un tigre de papier, l'encouragement involontaire des thèses d'un nationalisme agressif et des personnes qui incarnaient cette politique d'extrémisme cancéreux, tout cela a mené inéluctablement à un dénouement dramatique, entre autres, dans la zone de sécurité de Srebrenica. Au moment où ma délégation quittait son siège au Conseil de Sécurité en décembre 1993, le commandant des forces des Nations Unies en Bosnie avait noté «un écart fantastique entre les résolutions du Conseil de sécurité, la volonté de les exécuter et les moyens mis à la disposition du commandement sur le terrain».

M. le Président,

Le problème sous-jacent, tout au long de ces déchirements terribles concernant la Bosnie, pourrait se résumer en une équation imaginaire où se trouveraient, d'un côté, les systèmes démocratiques avec leurs parlements, leurs oppositions, l'alternance du pouvoir, la transparence dans la gestion des affaires publiques, l'attachement aux droits de l'homme et à la valeur de la vie humaine. De l'autre côté se trouveraient des dirigeants autoritaires, des hommes politiques sans scrupules, des seigneurs de la guerre qui ne se soucient guère du droit international et des pertes en vie humaine. Il est évident, et c'est lamentable de le constater, que dans cette équation le côté démocratique, en raison des contraintes propres à sa nature, resterait toujours plus vulnérable face à des événements comme ceux qui ont eu lieu en Bosnie. Or, faute de mesures efficaces pour contrecarrer leurs desseins, ceux qui violaient le droit international, y compris le droit humanitaire, se sentaient encouragés à poursuivre leur agression. En juillet 1995 le rapporteur spécial pour les droits de l'homme a décidé de quitter son poste, notant dans sa lettre de démission qu'en Bosnie «des crimes ont été commis avec rapidité et brutalité, mais la communauté internationale a réagi lentement et sans efficacité».

A ce propos, un débat s'était instauré au Conseil de sécurité dès le début des événements en Bosnie sur l'attitude à observer à l'encontre des belligérants. Chez certains, la facilité de mettre tout le monde dans le même panier ou bien de ne pas voir de différences entre les protagonistes du conflit paraissait emporter sur toutes les autres considérations, et ce malgré les faits indéniables et les témoignages accablants mettant en lumière la véritable nature du conflit. La question de la soi-disant neutralité des forces de l'ONU n'a guère été un dilemme philosophique à cette époque, la confusion autour de cette notion nous a accompagné pendant très longtemps et nous a empêchés de prendre une position plus ferme pour défendre les buts et principes de la Charte. Le Secrétaire général nous confronte à ce problème dont nous étions tous conscients, mais qui n'a pas été jusqu'alors explicitement présenté au grand jour. M. Kofi Annan, tout en reconnaissant l'importance de l'impartialité dans l'exécution des mandats des opérations onusiennes, rejette à juste titre ce qu'il appelle «unthinking  neutrality» qui a conduit de fait en Bosnie à une quasi-paralysie de l'action de l'ONU. Certes, reste encore à définir clairement la ligne séparant l'impartialité, indispensable à l'efficacité de l'action, de la neutralité aveugle, susceptible de conduire à des débâcles.

M. le Président,

Lorsque, en avril 1993, la mission du Conseil de sécurité s'est rendue en Bosnie et a pu atterrir à Srebrenica déjà encerclée et assiégée, elle a été conduite au centre de la ville dans des véhicules blindées de transport de troupes de la FORPRONU où des milliers de gens se sont rassemblés en les applaudissant le long de la route. Vêtu d'un gilet pare-balles et coiffé d'un casque bleu, je me trouvais dans un de ces véhicules et j'observais l'enthousiasme de la foule qui voyait en nous les libérateurs de Srebrenica. Je savais, à l'époque déjà, que l'on n'était point des libérateurs. Mais personne d'entre nous n'aurait pu prévoir le sort qui serait réservé deux ans après à ces quelques 60.000 personnes, des habitants de la ville et réfugiés, qui s'étaient amassées dans cette vallée verdoyante.

Cette visite en Bosnie nous avait beaucoup appris. Nous avons été contraints à l'entrée de Srebrenica à des «discussions» avec des militaires Serbes à l'ombre menaçant d'une mitrailleuse pointée directement sur nous; nous avons été pratiquement pris en otage par les mêmes forces à Zvornik; nous avons vu à travers le pays des lieux saints dynamités pour la simple raison qu'ils appartenaient à d'autres confessions; nous avons entendu la rhétorique passionnée de Karadzic sur la primauté pour une certaine ethnie du droit de propriété sur des «terres saintes» en Bosnie; nous avons observé avec horreur, aux alentours de Kiseljak, une maison brûlée avec les restes calcinés de ses occupants massacrés, enfants, femmes et hommes, gisant à l'intérieur du bâtiment; et, surtout, nous avons pu voir ce contraste aussi irréel qu'étouffant, sorti, dirait-t-on, d'un film de Begnini, entre ces manifestations physiques de guerre, de haine et de tuerie et la nature dans toute la splendeur du printemps bosniaque. Ce contraste effrayant que je n'oublierai jamais.

M. le Président,

Depuis la chute de Srebrenica et la fin du conflit armé en Bosnie, la communauté internationale a été à nouveau mise à l'épreuve pour ce qui est de la manière de traiter les crises graves. Le Secrétaire général a bien fait d'attirer notre attention, au début de la présente session de l'Assemblée générale, sur ce grand dilemme: que devraient faire les Nations Unies quand les Etats Membres, et plus particulièrement les membres permanents du Conseil de sécurité, ne réussissent pas à se mettre d'accord sur une attitude commune à l'égard d'une crise, d'un conflit armé. Cependant, le cas de la Bosnie et de Srebrenica a été quelque peu différent, car, malgré les fréquentes manifestations de désaccord de la part de certains de ses membres non-permanents, le Conseil de sécurité s'était trompé dans son jugement à maintes reprises en tant qu'institution plutôt qu'à la suite d'un grave désaccord entre ses membres permanents lequel aurait empêché le Conseil de prendre une position commune quant à la situation générale en Bosnie. Or, le Conseil de Sécurité a érigé en principe sacro-saint les notions d'impartialité et de non-violence, en rejetant «la culture de la mort», prémisses, qui, comme le relève le rapport du Secrétaire général, étaient totalement inadaptées au conflit bosniaque où des forces résolues à détruire à tout prix un Etat Membre de l'ONU déployaient leurs activités systématiquement et impitoyablement, sans rencontrer d'obstacles sérieux.

Il est clair à nos yeux qu'il y a des moments dans les relations internationales où il est impératif que l'on fasse preuve de détermination, que l'on agisse, que l'on mette sur pied un dispositif militaire de dissuasion crédible et que l'on ait recours, le cas échéant, à l'emploi de celui-ci. Et comme c'est le Conseil de sécurité qui a la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales, c'est à lui - et, j'oserais dire, en premier lieu à ses membres permanents - qu'incombe l'obligation fondamentale de ne pas se dérober à cette responsabilité et agir, mettant en œuvre tous les moyens nécessaires, car, à défaut d'une action efficace, se sont - comme on l'a vu - des milliers, des centaines de milliers et même des millions de vies humaines qui sont mises en péril et sacrifiées sur l'autel de l'inaction du Conseil, devenant parfois même les victimes d'une politique d'apaisement. Il nous apparaît clair aussi qu'il faut juger les régimes et les dirigeants meurtriers et sans scrupules tels qu'ils sont et il ne faut pas rejeter a priori le recours à la force, car, par exemple, c'est bien cette utilisation des moyens militaires il y a un demi-siècle qui avait permis la victoire des alliés sur les forces de la barbarie moderne du fascisme. Sans une telle action militaire, l'obscurité médiévale, avec son cortège de misère, d'intolérance et d'exclusion, se serait abattue sur l'Europe et sur d'autres parties du globe.

M. le Président,

Il n'y a, en fait, rien à ajouter aux constatations et conclusions du rapport du Secrétaire général. Les formules de «sauvagerie inimaginable», «d'actes de barbarie», «de véritables scènes d'enfer qui constituent l'une des pages les plus noires de l'histoire de l'humanité», les références à l'échec qu'a subi si cruellement l'Organisation en Bosnie traduisent bien la profondeur de la tragédie dans laquelle a sombré ce malheureux pays de l'Europe du Sud-est. Rétrospectivement, et ayant payé un prix terrible en vies humaines, en destructions matérielles et en dévastation psychologique, le mieux qu'il nous reste à faire, c'est d'en tirer les leçons qui s'imposent, d'agir en sorte que chacun et chacune s'en souvienne demain, qu'on se tourne en même temps vers l'avenir et qu'on fasse tout ce qui est en notre pouvoir pour rejeter les chants de sirène de l'intolérance entre communautés ethniques, religieuses ou linguistiques et éviter que les horreurs de ce passé récent ne se reproduisent.

Le Secrétaire général parle pour nous tous, pour la Hongrie, pour ceux d'entre nous qui, pendant cette période critique, faisaient partie du Conseil de sécurité, lorsqu'il rappelle que l'expérience vécue par l'ONU en Bosnie a été l'une des plus difficiles et douloureuses de notre histoire et que la tragédie de Srebrenica hantera à jamais notre histoire. Il lance aussi cet avertissement, lourd de signification et de conséquences, qu'il faut regarder le monde d'aujourd'hui sans complaisance, tel qu'il est, qu'il faut admettre que le mal existe et qu'il appartient à notre organisation mondiale à reconnaître les forces du mal là où elles se manifestent. Ce sont, certes, des propos forts, mais qui sont de nature à aider les Nations Unies à surmonter les traumatismes causés par l'expérience de Bosnie.

M. le Président,

La Hongrie est convaincue que la consolidation de la paix, la solution des problèmes de la Bosnie et de sa région, la démocratisation et le développement économique de ces terres ne peuvent être conçus et mis en œuvre que dans le cadre d'un concept global couvrant toute la région du Sud-est européen, s'appuyant sur les forces saines de ces pays et avec la participation active de la communauté internationale. Mon pays se félicite du lancement du Pacte de Stabilité pour l'Europe du Sud-est et formule l'espoir que les cadres prometteurs esquissés par cette initiative seront remplis sans délai d'un contenu politique et économique ajustés aux besoins des pays de la région. En tant que coprésident pour la première moitié de l'année à venir de la table de travail du Pacte s'occupant des questions de la démocratisation et des droits de l'homme, mon pays s'engage, par le biais de cette activité aussi, à promouvoir le succès de cette grande et complexe entreprise. Il y va du sort non seulement des Balkans, mais de toute la région euro-méditerranéenne. Le message de notre réussite sera pourtant universel. L'adoption par l'Assemblée générale du projet de résolution sur la situation en Bosnie-Herzégovine, que la Hongrie a coparrainé avec un nombre d'autres pays, constituera, sans aucun doute, un pas important dans cette direction.

Merci, M. le Président.



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